• 6 septembre 1914

    6 septembre

    Si ce n’était la guerre, ce serait une saison de vacances sans pareille. Le soleil se lève tous les matins sur un ciel idéalement pur, et jusqu’au soir ses rayons irradient sur les frondaisons et les fleurs.

    Ce matin, grande surprise !

    Alors que nous nous disposions à partir pour la messe de 9h ¼ à Saint Vincent, voici que Berthe arrive de Paris !

    Nous sommes enchantés - comme bien on pense - de la voir.

    Elle est partie de Paris hier matin samedi à 8 h 40, et elle est arrivée ce matin dimanche à 9 h. Total 24 heures !! 24 heures pour venir - en temps de guerre - de Paris à Blois.

    Au départ d’Austerlitz on fit monter les voyageurs dans un long train composé de wagons de marchandises, ou de wagons à bestiaux, avec – pour mobilier – de rudimentaires bancs de bois (c’étaient, du reste, les wagons qui avaient transporté les militaires à la frontière).

    Arrêt à Brétigny, mais au lieu de continuer sur Étampes – bien qu’il avait été répondu affirmativement aux voyageurs qui allaient à Tours, à Nantes, à Bordeaux, à Quimper – le train, fila sur Dourdan. A 1 h ½ le train était à Châteaudun, où – rangé dans la gare des marchandises – il ne devait rester que dix minutes. Ah bien oui ! Il resta ainsi garé de 1 h ½ à 6 h 45, soit 5 heures ¼. Pendant ce temps des trains militaires, remplis de troupes anglaises, passèrent, se rendant dans la région de Paris ; ce qui confirme bien les bruits qui avaient courus que des forces anglaises se concentraient au Mans.

     

    soldats train en route pour le front

     

    Soldats français en route pour le front.- Agence photographique Rol.- Gallica.bnf.fr / BNF, département Estampes et photographie, EST EI-13 (396)

     

    Comme, à tout instant, les employés du train disaient que le convoi allait partir les malheureux voyageurs, éloignés – assez – de la gare des voyageurs, n’osaient quitter leurs « confortables wagons ».

    Et comme à Brétigny, pensant filer sur Étampes et Orléans, escomptant – certains – être rendus assez de bonne heure à destination – alors que des blessés passaient en gare – ils offrirent aux chers soldats leurs chocolats, leurs fruits, ce qu’ils avaient. C’était tout à leur honneur ! Et voilà que l’heure du dîner arrivait, les estomacs se tiraillaient, tandis que les filets étaient vides, sans espoir de se remplir ! Allaient-ils rester ainsi sans manger ? C’est ce qui arriva pour beaucoup, tandis que les autres firent leur repas d’une croûte de pain.

    À Cloyes, nouvel arrêt, de 7 h à 9 h ½.

    Enfin, à quelques kilomètres de Vendôme, du côté de St-Ouen, arrêt en plein champs et en pleine nuit, de minuit à 6 h ½ du matin !

    Charmants arrêts, par ce temps de guerre, alors que dans les wagons l’obscurité régnait, qu’au dehors les trains passaient, tous des trains militaires, et que les voyageurs répandus sur les voies, éclairés par le clair de lune superbe, risquaient de se faire écraser.

    Enfin le jour pointa, là-bas, à l’horizon ; puis il vint tout à fait.

    Tout près, dans les arbres, une ferme attira les regards des malheureux voyageurs ; certains y allèrent chercher du lait et revinrent avec des bouteilles pleines d’un lait jaune, gras, tout crème, que les parisiennes du train déclarèrent n’avoir jamais bu à Paris. « Oh ! Ce bon lait ! » Dans l’air frais du matin, le petit déjeuner, ainsi fait, ne devait pas manquer d’un certain charme.

    Le soleil se montra et à 6 h ½ - après 6 h ½ d’arrêt – pourquoi ? Le saura-t-on jamais ? – J’en doute – le train se décida à partir.

     

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    Vendôme.- La Gare.- 6 Fi 269/293. AD41

     

    À Vendôme ma sœur quitta son « train de luxe » et prit celui de l’état, de Vendôme à Blois. À 9 h – enfin ! – elle débarquait sur le quai terminus de son voyage, après 24 heures de voyage !

    J’ai omis de dire que ce voyage peut tenir le record de la lenteur, mais je crois qu’il est superflu de le dire.

    Nous allons tous les trois à la messe de midi. Le soir - avec Robert - nous allons nous reposer sur les bords du Cosson, aux Ponts-Chartrains où nous pêchons, ou plutôt où nous ne pêchons rien, car le poisson ne mord pas.

    Nous revenons par l’école des garçons de la rue Ronceraie où les légionnaires qui tiennent caserne dans ce bâtiment sont logés. Il y a en effet une compagnie de la Légion étrangère et cela donne de l’animation au quartier : sonneries – matin et soir et aux différentes heures de la journée – et sorties des engagés. C’est très gai.

    Hier, un détachement de hussards – pas de la mort – mais venant de Niort – est parti de la cour de l’hôtel Renault où il avait fait étape, arrivé de la veille. J’étais aux premières places pour voir ce joli régiment, la plus grande joie y régnait.