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  • 20 avril 1915

    20 avril 1915

    Une dépêche m’arrive ce matin, de mes fusiliers marins.

    « Arrivée de Pierre et Charles une heure trente. Viard. »

    La chambre – dans la mansarde – est toute prête  et les deux petits lits sont parés de draps bien blancs. Sur les murs j’ai fixé des images patriotiques de « la grande guerre » et la photographie du brave fusilier marin : Charlot. La cage est prête, il n’y a plus que les oiseaux à y entrer.

    Je reçois, ce matin, une bonne et émotionnante lettre de madame Vautier, de Cherbourg.

    « Cherbourg, ce 18 Avril 1915

    Cher monsieur

    Je viens répondre à votre bonne et consolante lettre ; on est vraiment heureux dans ces moments de grandes peines, de trouver un cœur généreux et bon qui s’offre encore à soulager les autres ; que ce petit Charles doit bénir Dieu de vous avoir placé sur sa route, d’abord il me l’a lui-même écrit ; sans votre dévouement inlassable, il ne serait plus de ce monde et aurait sans doute subi le sort de mon cher fils, mourir faute de soins ! Que c’est cruel à entendre dire. Hélas ! Si j’avais pu savoir plus tôt qu’il était malade, mon cher André, j’aurais été le soigner, mais je recevais sa dernière lettre le jeudi soir, et le dimanche il mourrait ! Quel martyr pour ces pauvres enfants, mourir loin de sa mère que l’on aime ; car pendant cette triste guerre et dès le début, il m’écrivait tous les jours, m’envoyait des fleurs, des feuilles, et jamais ne se plaignait, me disant : « Il y a encore des plus malheureux que moi. » Je crois qu’il a trop abusé de sa force ; il était, je ne sais si je vous l’ai dit, de la garde du drapeau et était fier de cet honneur. En se faisant porter malade il craignait de perdre son poste, hélas ! ce cher petit, il l’a perdu pour toujours et Dieu en a décidé autrement, et je vous remercie sincèrement de penser à mon cher disparu et à mon cher prisonnier par vos bonnes prières. Peut-être mon cher mari aura-t-il la chance d’être échangé comme infirmier. Il y a déjà eu des échanges, mais mon mari n’a pas eu la chance de tomber dans le sort des rentrants. J’ai reçu ces jours-ci une lettre par lui remise à un grand blessé qui a été dans l’échange des grands blessés, ce militaire pensait venir aussitôt à Cherbourg et il est resté comme convalescent à l’hôpital d’Orléans, et cette lettre de mon mari qui est passée à l’insu des Allemands me disait qu’ils mangeaient, ces chers prisonniers, du son et des betteraves cuites, hélas ! et par petites quantités. Je fais ce que je peux, j’envoie, toutes les semaines du pain et des vivres, mais reçoit-il ces colis ???

    Dans les 5 lignes qu’il lui est permis d’écrire tous les 15 jours, il ne m’en parle pas, tout cela est bien pénible. Dans le camp précédent où il se trouvait précédemment il était bien, à Schönebeck, mais à Alten-Grabow, où il se trouve comme infirmier également, il est très mal. Je suis très sensible, monsieur, à vos bonnes paroles, en me disant que vous êtes tout prêt à votre bonne intervention pour mon cher prisonnier. Il n’y aurait peut-être que par la Croix-Rouge de Genève pour le faire revenir, ce serait mon souhait le plus grand, car, en ce moment, il me manque beaucoup dans ma peine ; si quelquefois un mot de votre part pouvait faire cette chose, je ne saurais, monsieur, comment vous prouver ma reconnaissance et toute celle de mon cher mari ; je vais vous remettre son adresse ci-joint. Encore une fois, cher monsieur, merci de tous vos bons sentiments pour notre cher Charles, qui, lui aussi, saura prouver à son oncle d’adoption qu’il n’est pas un ingrat et je suis certaine que son cœur se moulera aux bons conseils de son bien-aimé protecteur. Je bénis la Providence qu’il se soit trouvé sous votre protection et j’espère, et je prie Dieu, qu’Il accomplisse et favorise tous vos désirs ; vous le méritez de toutes parts ; mon meilleur souvenir à notre Charles et recevez, cher monsieur, mes sentiments les plus distingués. Signé M. Vautier »

    Était jointe l’adresse de M. Vautier, prisonnier en Allemagne :

    « Monsieur Victor-Jules Vautier, employé comme infirmier au camp des prisonniers de guerre à Alten-Grabow, près Magdeburg. Allemagne. Bataillon n°2, compagnie n°6, Baraque n°34. »

    Pauvre dame ! Je vais m’occuper – par monseigneur l’évêque de Genève et Lausanne – qui s’est mis à la tête de l’œuvre de l’échange des prisonniers - de faire échanger M. Vautier, contre un infirmier allemand. Réussirai-je ? Je le souhaite de tout cœur.

    À 1 h je vais à la gare au devant de Charles et de Pierre Gallon. Quelle joie de les revoir !

    Ils sont enchantés, et moi donc ! Je descends avec eux, très fier. Ils déjeunent en arrivant à la maison, après avoir embrassé maman. Ensuite, à bicyclette – tous les trois – nous allons à Chitenay. Il fait un temps délicieux. Quelle joie pour eux d’être libres, semblables aux hirondelles. Nous allons par Cellettes. À Chitenay, à l’ambulance, on est heureux de les revoir, et Mme la marquise nous fait apporter du thé et des gâteaux, puis du cidre. Nous revoyons le sergent Faure, puis Couret, l’abbé Leroux, Le Daniel, et les autres. Mes deux chers petits marins sont choyés.

    Nous revenons par le bourg, non sans avoir attendu le coquin de Charlot qui s’arrête à causer à des connaissances multiples.

     

    9_Fi_01922

    Chitenay.- Le Fay, manoir.- Dr Frédéric LESUEUR.- 9 Fi 1922. AD41

     

    Nous passons au Fay et à Seur et entrons dans la belle allée en forêt de Russy. Les dessous de bois verdissent, les fleurs printanières se montrent, les oiseaux chantent, la joie est avec nous ; laissons toutes ces belles et consolantes choses avec ces chers jeunes gens qui – tout l’hiver – ont été à la dure, exposés aux rigueurs de la nature et de la guerre. C’est, pour eux, une trêve que je m’en voudrais de troubler ; c’est une oasis où ils trouveront le repos de l’âme et du corps. Ils ont été à la peine, les témoins de la mort, ils doivent être à la joie, les témoins du bonheur.

    Aussi le dîner, se passe-t-il joyeux.

    Après le dîner, histoire de prendre l’air, et de permettre aux chers marins de fumer leur pipe – car un vrai marin fume la pipe – nous allons faire un tout petit tour en ville. Sur le pont de la Loire il fait frais et le vent souffle comme sur le pont d’un cuirassé.

    Cela fait du bien.

    Nous rentrons et je conduis mes chers hôtes jusqu’à leur chambre, afin de bien m’assurer s’il ne leur manque rien. Puis nous nous souhaitons le bonjour amical : « Bonsoir les enfants ! Bonsoir M. Paul ! À demain ! À demain !! »