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  • 2 et 3 avril 1915

    2 et 3 avril 1915

    Vendredi Saint

    Aussi la nuit passe–t-elle vite ; en revenant j’entre à la cathédrale pour adorer la croix.

    Je trouve – en rentrant – une bonne lettre de Berthe :

    « Paris, 1er avril 1915.

    Mon cher Paul

    Nous avons reçu hier soir ta lettre adressée à Robert. En effet il y a longtemps que nous n’avions eu de nouvelles les uns des autres, et je commençais à m’ennuyer bien fort de votre silence car c’était moi qui avais écrit la dernière et je vous attendais toujours. Je pensais que vous nous croyiez ensevelis sous les bombes des zeppelins, mais rassurez-vous la nuit de leur plus forte randonnée nous n’avons même rien entendu, nous étions tout surpris de savoir qu’ils étaient venus, en nous réveillant le lendemain matin.

    Vous avez dû voir sur les journaux qu’ils avaient jeté des bombes sur une usine de Courbevoie, c’était justement l’usine Delage qui était visée, il en est tombé tout autour, mais pas une dessus ; il y en a une qui est tombée à 5 mètres seulement ; aussi maintenant les précautions sont prises et ils sont prévenus par la préfecture de police, dès qu’il y a quelque chose d’annoncé, afin de faire l’obscurité complète. Ils ne viennent pas cette semaine, il fait trop beau clair de lune, ce sera pour la semaine prochaine. Les vacances de Pâques n’existent pas pour Robert cette année ; pauvre grand, il est bien résigné à tout ; « c’est la guerre » dit-il et ça renferme tout, espérons que l’année prochaine il aura repris ses cours et qu’il profitera de ses vacances comme les années précédentes. Il doit avoir 1 jour de congé à Pâques ce sera le premier jour depuis qu’il est chez Delage, vous voyez s’il travaille et s’il a du temps à lui…

    C’est aujourd’hui que doit se discuter à la Chambre la convocation de la classe 17, tu verras ça sur les journaux ces jours-ci, en tous cas l’inscription doit être faite avant le 25 Avril. Arthur doit écrire, ce soir, au directeur des Arts pour avoir un certificat d’élève  des Arts et métiers, pour présenter en se faisant inscrire, afin d’obtenir un sursis à la fin de la guerre. Ceux de la classe 16 doivent recevoir aujourd’hui leur feuille de route…

    … J’ai vu sur le journal un acte de bravoure de Perly, que j’ai vu chez vous.

    … Recevez tous deux nos souhaits de bonnes Pâques. Ta sœur qui t’embrasse.

    Signé : B. Randuineau. »

    Une farce du général Gervois :

    « Chitenez le 2 avril 1915

    Mon chair Monsieur

    Jé lonneur de vous invitait à l’inaugarsion  qui ce fairais dix manches sur la grende place de Chitenez, tout lai pompiers seron las espairont que sa ferat plésir. Recevait mait salus.

    Le mère : Illisible »

    Ils s’amusent bien les grands enfants !

     

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    Chitenay.- La Mairie.- 6 Fi 52/1. AD41

     

    Voici, aussi, une carte de Charles, représentant la mairie de Chitenay, sur laquelle il a fait des croquis (de même que sur la carte ci-dessus le général a fait des croquis). Charles écrit :

    « Monsieur Paul

    Mon rhume s’en va petit à petit. J’espère bientôt, avec Gallon, nous en aller du château. Si vous avez une petite connaissance à la commission de Romorantin, ça nous ferait bien du bien, car j’espère que nous n’aurons que 8 jours.

    Votre neveu à la mode de France. »

    C’est une crainte, mais je crois que les chers enfants auront plus de 8 jours. Ce serait un meurtre de ne leur donner que 8 jours.

    Voici une autre carte de Charles sur lequel il a écrit :

    « Œuf de Pâques. »

    Ce soir je vais à la cathédrale, vers 5 heures, pour faire le chemin de la croix, et j’y retourne, après dîner : sermon sur la Passion du Sauveur.

    Samedi Saint.

    Les cloches reviennent de Rome.

    L’Alléluia de Pâques retentit déjà, comme un hymne de victoire. Cependant – cette année – un voile de tristesse enténèbre la joie de cette belle fête.

    Pierre Gallon m’écrit de Chitenay :

    « Monsieur

    Merci de tous les souhaits que vous me faites, à l’occasion de la fête de Pâques. Je viens d’essayer d’envoyer Charles en confesse, mais ça n’a pas l’air de lui sourire plus que ça ; néanmoins, j’ai bon espoir qu’il accomplira son petit devoir comme les camarades. Laissez-moi vous remercier des belles cartes que vous m’envoyez.

    Dans l’attente de vous avoir en notre compagnie, lundi, recevez, cher monsieur, l’assurance de ma plus sincère affection.

    Votre petit ami

    Signé : Gallon Pierre »

    Le farceur de général m’envoie une carte sur laquelle il a dessiné un oiseau quelconque, au bas de laquelle il a écrit : « la poule a-t-elle pondu ? »

    Ce soir je rencontre en ville M. Harrault, le glorieux blessé. Le voilà revenu pour toujours. Il me dit toutes ses dernières aventures, l’ignoble marchandage qu’on lui a fait subir pour obtenir une pension, lui qui a perdu un bras et ne peut presque pas se servir de l’autre, et qui n’a pas marchandé sa vie pour la Patrie.

    Ce sera toujours la même chose, ce ne sera pas les plus braves qui seront les plus et les mieux récompensés, tandis que tant de misérables embusqués jouiront des honneurs.

    Justice humaine !...

    Je le quitte allant au tribunal de la Pénitence, alors, qu’au-dehors, les cloches carillonnent l’Angélus de Pâques.