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  • 1er avril 1915

    1er avril 1915

    Jeudi Saint

    Enfin voici l’avril !

    C’est le mois véritable du renouveau, des lilas, des coucous, des frondaisons qui verdissent, des papillons, des hirondelles, de l’herbe qui pousse, du réveil de la nature.

    Gare, aujourd’hui, au poisson d’avril !...

    Le temps est beau et le ciel d’azur ; les cloches s’envolent des clochers, vers la ville éternelle !

    Hélas ! En combien de paroisses de France et de Belgique les cloches ne s’envoleront pas vers Rome !

    Les clochers ne sont plus, détruits et/ou croulants, les cloches brisées gisent – en morceaux – sur le sol, au milieu des ruines, de la désolation et de la mort.

    Après-midi je vais à Chitenay.

    En arrivant à la grille habituelle, une délégation est là : le général, Gallon et Nizon. Charles est absent ; je flaire une farce, en effet le coquin est caché, le voilà qui apparaît, avec un superbe bouquet de violettes, et me l’offre « Pour vous M. Paul ! »…

    Il a bonne mine. Vite Gallon, Charles et Gervois, me disent que ça ne va plus au château. La marquise de Pothuau est intraitable, elle ne veut plus que personne sorte, elle est constamment sur leur dos, c’est abusif. Une charité ainsi comprise est une charité d’autocrate. C’est bien là tous ces gens là ; ils sont tous les mêmes. Appelez-les Pothuau, Vibraye, Beaucorps, Salaberry, etc. Ce sont tous des autocrates qui n’ont de la charité que le vernis, ou plutôt que la renommée. Toute la journée ces braves jeunes gens doivent rester enfermés.

    Bien mieux, surtout en cette Sainte semaine, on les oblige à aller à la messe le matin, à répéter des chants et cantiques religieux toute la journée, à retourner au salut le soir ; le dimanche ils vont à la messe le matin, aux vêpres le soir. Ils y mettent toute la bonne volonté. Or, si en sortant de la messe, ils veulent aller au bureau de tabac acheter du tabac, on leur refuse ou on les fait accompagner par un domestique qui les garde comme des enfants en pension.

    On oublie que ce sont des soldats, des guerriers qui reviennent de la guerre ; ce ne sont pas des bambins, ils savent ce qu’ils font ! Ce ne sont pas des moines et des religieux pour les faire vivre ainsi dans une atmosphère forcée de religion. Ils ne visent pas à être des saints ! Je n’aime pas cela, car cette façon de faire les éloigne plutôt.

    Notre-Seigneur serait moins intransigeant.

    Ils me content donc leurs ennuis, et pour ne pas être écoutés des gens à la solde des maîtres nous allons vers l’ambulance, et montons à la chambre de Charles. Là nous parlons à notre aise.

    Puis Gallon, Charles et le général, avec ma bicyclette sur laquelle ils vont chacun leur tour, nous allons jusqu’au fond du parc, où nous nous amusons. En passant près du château nous entendons la répétition des cantiques. « C’est comme cela toute la journée ! » me disent-ils. Cette fois-ci, ils y « coupent » et « jouent des flûtes ! »

    Nous nous amusons bien.

    Je les quitte à regret. Je risque de demander à Mme la marquise à ce que Charlot et Gallon m’accompagnent jusqu’à la sortie des maisons.

    Je ne demande pas pour Gervois, car elle ne voudrait pas ; le général se sacrifie. Elle autorise, mais avec force recommandations qu’elle nous dicte, en nous regardant avec son face à main.

    Ô joie !

    Nous partons donc ! Charlot et Gallon viennent me reconduire jusqu’aux maisons qui sont après l’allée, sur la route de Blois, c’est une petite promenade, mais c’est toujours cela. Les bons enfants sont heureux ! Mais il faut se quitter.

    « Vous reviendrez lundi ? – oui lundi, par le tramway, je serai au château vers midi ! – oh, alors il y a du bon ! – et puis nous remettrons les décorations. - à lundi ! »

    Et je quitte, à regret, mes bons amis. Aussi loin qu’ils me voient, ils se retournent, moi aussi, et les signaux s’échangent. Mais bientôt, forcément, je les perds de vue.

    En allant j’étais passé par Cellettes, où je m’étais arrêté à l’église du charmant pays pour adorer la Sainte Croix du Sauveur, O crux ave, spes unica !

     

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    Cellettes.- Intérieur de l’église.- 6 Fi 31/8. AD41

     

    Quelle belle et douce, et reposante et mystérieuse petite église !... Je repasse par Cellettes ce soir, mais je ne m’arrête pas.

    J’arrive à Blois pour dîner et, vite, je file à l’ambulance passer la nuit. En passant j’entre à la cathédrale faire ma station aux pieds de la croix, puis je quitte à regret cette belle cérémonie du Jeudi Saint à laquelle je n’assisterai pas cette année. C’est pour moi un vrai Sacrifice que j’offre à Dieu, en ce jour, pour la France.

    La nuit, à l’ambulance, se passe sans rien de particulier. C’est la nuit Sainte, en souvenir de la nuit d’agonie passée par Jésus au Jardin des oliviers. La bonne petite Sœur Saint-René, des Servantes de Marie, me donne des livres de lecture pieuse : une vie de Saint Bernard, la Passion du Sauveur. Je fais ainsi la nuit Sainte.